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Sur France Culture, Jacques Munier partage son intérêt pour l'exploration minutieuse d'Hélène Thomas sur l'aveuglement de Tocqueville face aux injustices et aux brutalités de la servitude en Amérique.
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http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-tocqueville-en-alabama-cahier-critique-de-poesie-revue-rehauts-

En relisant La Démocratie en Amérique, Hélène Thomas entreprend de « lever un coin du voile d’ignorance » sur ce régime politique. On se souvient que dans ce livre Tocqueville décrit et analyse les institutions juridiques et politiques américaines en lien avec ce qu’il appelle les « mœurs », c’est-à-dire les comportements et les représentations sociales. Le dernier chapitre est notamment celui qui retient toute son attention. Il est intitulé « Quelques considérations sur l’état actuel et l’avenir probable des trois races qui habitent le territoire des Etats-Unis ». La place et le sort réservés aux minorités indiennes et noires ne lui ont évidemment pas échappé. L’esclavage et le déplacement forcé des populations amérindiennes, qu’a organisé une loi fédérale de 1830, toute récente au moment de son périple en 1831, il en observe les effets et il en rend compte. Cette déportation particulièrement brutale qu’on appelé la « Piste des Larmes » l’amène même à prédire l’extinction des premiers habitants du continent. Il n’ignore pas davantage la ségrégation dont sont victimes les noirs dans les villes du nord où les esclaves sont affranchis pour la plupart et dans le sud esclavagiste il note l’infamie de la condition servile, relevant notamment des traits de la mentalité des Blancs à cet égard, comme ce pionnier du Kentucky qui l’accueille avec – et dans cet ordre – « ses chiens, ses fusils, sa femme, ses enfants et ses esclaves ». Mais nulle part il ne fait le lien entre cette situation et la nature de la démocratie américaine. « Ces objets qui touchent à mon sujet, n’y entrent pas – affirme-t-il – ils sont américains sans être démocratiques et c’est surtout la démocratie dont j’ai voulu faire le portrait ».

C’est ce clivage qu’interroge Hélène Thomas. Elle le rapporte à des souvenirs d’enfance, marqués par le contexte de la Révolution et de la Terreur dans cette famille légitimiste de la noblesse normande, liée notamment à Chateaubriand. À travers le récit par Tocqueville d’une rencontre en Alabama avec le petit groupe formé par une Indienne tenant par la main une petite fille blanche, accompagnée d’une servante noire, elle suggère qu’il revit là une sorte de « scène primitive », projetant sur l’écran de l’Amérique des souvenirs de sa prime enfance et reléguant ainsi dans sa mémoire intime la scène de la servitude, l’attitude condescendante de la petite montrant – je cite Tocqueville « dans ses moindres mouvements un sentiment de supériorité qui contrastait étrangement avec sa faiblesse et son âge ». « Un lien d’affection réunissait ici les opprimés aux oppresseurs, et la nature, en s’efforçant de les rapprocher, rendait plus frappant encore l’espace immense qu’avaient mis entre eux les préjugés et les lois », commente l’auteur de La Démocratie en Amérique.

Mais surtout Hélène Thomas fait de ce clivage, de cette mise à l’écart d’un aspect constitutif de la démocratie américaine un trait dominant de l’approche historique, politique et sociale du régime généralement considéré comme le meilleur, quoiqu’il en ait et malgré les exclus, les ratés, les restes passés sous silence. Le souvenir de Tocqueville en Alabama, au bord de la fontaine, doit nous inciter à « décoloniser le regard » et – je cite « à examiner non pas les spécificités des groupes racisés, tels qu’ils apparaissent dans le discours des majoritaires, mais l’interaction entre eux et ces subalternes, sans tomber dans les pièges et les ruses de la raison démocratique qui amènent à n’écrire que son épopée ».

Jacques Munier